Quand la FSSPX s’éveillera…

… le monde conciliaire tremblera. Il n’a pas de grands soucis à se faire, diront certains. Voire.

Mon titre fait allusion à la Chine, comme on l’aura compris.

On sait que la Congrégation pour l’Évangélisation des peuples vient d’adresser une lettre aux évêques et aux prêtres de Chine continentale, publiée le 5 juillet, dans laquelle elle les encourage à poursuivre leurs efforts pour construire l’unité de l’Eglise et se réjouit des progrès déjà accomplis dans ce sens.

Jean-Paul II hier, Benoît XVI aujourd’hui, déploient des efforts considérables pour résorber le schisme de l’Église patriotique de Chine continentale.

Lors de l’avènement du communisme maoïste en Chine, le gouvernement avait poussé, dans les années 50, un certain nombre de catholiques chinois à lancer un « mouvement patriotique », en dehors de la tutelle du Vatican. En 1957 fut fondée une « Association catholique patriotique de Chine ». Ce qui n’empêcha pas des persécutions et pressions pour l’abjuration, un peu semblables à celles qu’avait subi le clergé constitutionnel en France, durant la Révolution. La Rome de Pie XII les condamna (et édicta à cette occasion une excommunication automatique tombant ipso facto sur l’évêque consacré et sur les évêques consécrateurs agissant sans mandat explicite de Rome : c’est cette même excommunication chinoise qui a foudroyé les évêques d’Ecône en 1988).

Un nombre non négligeable de chrétiens, de clercs et d’évêques chinois, s’installèrent dans la dissidence, catholiques violemment persécutés, que l’on a qualifiés d’« Église souterraine », restés héroïquement fidèles à Rome.

Mais après la chute du rideau de fer soviétique, et malgré la permanence d’une tyrannie sauvage en Chine, le Saint-Siège a tenté une opération de « contournement » en s’appuyant sur le désir d’une bonne part des membres de l’Église patriotique de faire retour à Rome (avec un effet paradoxal : l’Église patriotique, congelée et strictement isolée par le communisme, qui n’avait pas adopté la réforme liturgique conciliaire, à la différence de l’Église souterraine, a aujourd’hui, pour montrer son « papisme », largement intégré la réforme de Paul VI).

Sans faire ici l’histoire de la tentative romaine, on peut la résumer à ceci : un nombre de plus en plus important d’évêques nommés par l’Église patriotique, ont reçu secrètement (mais c’est un secret de Polichinelle) des « pouvoirs » de Rome, c’est-à-dire ont reçu l’investiture du Pape.  On pourra suivre à ce sujet une émission sur la chaine de télévision KTO, le 3 août à 19h 40, ou lire un article de la revue Fideliter, de juillet 2010, « Catholiques en Chine », ou bien encore lire sur le blogue de Sandro Magister http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1344197?fr=y, du 26 juillet 2010, un commentaire des articles de L’Osservatore Romano rendant compte des deux dernières ordinations épiscopales en Chine (10 et 15 juillet), les nouveaux évêques ayant reçu la double approbation de Rome et de Pékin, ce qui était aussi le cas de tous les évêques ayant participé à leur consécration, cités un à un par l’OR.

Comme le remarque à juste titre l’article de la revue Fideliter, dans ce type de processus, d’assez loin semblable à celui de la négociation du Concordat en France par le Premier Consul et Consalvi, le légat du Pape, ce sont les catholiques qui ont le plus souffert en raison de leur fidélité qui semblent désavoués par le Saint-Siège (d’où le schisme, en France, de la « Petite Église »). En revanche Fideliter a tort d’affirmer sans nuance que l’Église patriotique est désormais gagnée aux idées conciliaires, ou alors, il faudrait dire que la glorieuse Église souterraine l’est encore davantage. En tout cas, c’est pour reconnaître les immenses mérites de celle-ci que le dernier document romain déclare que « la fidélité exemplaire et le courage admirable dont les catholiques en Chine ont fait preuve envers le siège de Pierre, sont un précieux don du Seigneur ».

Toute ressemblance… non seulement ne serait pas fortuite, mais est au contraire très éclairante. En ce qui concerne la situation de séparation, certes toute différente, de la FSSPX. Pour le coup, c’est à l’intérieur de l’Église que le « rideau de fer » conciliaire s’est partiellement abaissé : l’Église romaine de 2010 n’est pas exactement celle de 1988, et encore moins celle de 1976 (la date de la première sanction, qui a frappé Mgr Lefebvre, la suspense a divinis). Le Motu Proprio Summorum Pontificum de 2007 (qui ne concerne pas que la FSSPX, mais à la promulgation duquel la pression psychologique de cette Fraternité est loin d’être étrangère), la levée des excommunications de 1988 par un décret de 2009, l’ouverture de discussions doctrinales sur les points contestés de Vatican II au critère de la doctrine antérieure audit concile, sont autant de signes de « souplesse » du Saint-Siège.

Pour que l’analogie avec le processus à la chinoise soit complète, dans la vue d’une réintégration canonique progressive, il suffirait que des « pouvoirs » soient concédés aux évêques de la FSSPX nommés sans mandat du Pape. Les discussions doctrinales continueraient. Et, au bout du compte, un statut canonique plus large que celui dont disposait jadis la FSSPX (et dont elle prétend, on l’oublie souvent, qu’il est toujours en vigueur) serait accordé.

L’analogie est tellement criante, l’imitation du processus tellement séduisante, qu’on se demande pourquoi certains pouvoirs ne seraient pas donnés, d’autant que, cela s’est fait au niveau de certains diocèses : pouvoirs de confesser, délégations canoniques pour les mariages.

La grande différence entre les deux situations, chinoise et FSSPX, est dans la volonté déclarée d’une part importante des membres de l’Église patriotique d’effacer la situation de séparation. La FSSPX – dont encore une fois, la séparation n’est pas de même nature – ne rejette pas (au moins en son sommet et dans une partie de ses membres) cette possibilité, mais elle ne l’appelle pas positivement, activement. Elle laisse faire.

Le raisonnement de la FSSPX se résume en effet en ceci : certains fils de Mgr Lefebvre, en corps ou individuellement, se sont « ralliés » à la Rome conciliaire en régularisant leur situation canonique. Pour ce faire, même si on ne leur demandait rien, ils ont abandonné une part de leurs « revendications » doctrinales anti-conciliaires. D’autre part, ils sont plus ou moins soumis à la bonne volonté d’évêques eux-mêmes gangrénés doctrinalement et liturgiquement.

Dit d’une autre manière, et à supposer que le délitement (très lent, mais incontestable) de l’idéologie conciliaire soit bien perçu par la FSSPX, son attitude pourrait s’expliquer doublement :

1/ Par un doute sur sa propre capacité de résistance doctrinale, lui interdisant de tenter de participer à une réforme de l’Église « de l’intérieur » : elle estimerait que, placée dans les mêmes conditions que les communautés dites communautés Ecclesia Dei, elle « trahirait » de la même manière le combat lancé par Mgr Lefebvre. (Ce qui est oublier qu’elle dispose de quatre évêques, qui la rendent relativement « indépendante » en toute hypothèse ; ce qui est oublier aussi les fruits non négligeables, notamment en termes de traditionalisation liturgique de hauts responsables de l’Église, obtenus par l’existence des communautés Ecclesia Dei).

2/ Par une classique attitude de résignation adoptée par des forces « de droite » ou « de gauche », qui pensent n’avoir plus aucune chance d’investir pour longtemps le pouvoir ou d’y participer suffisamment pour le transmuer, la FSSPX ne croit pas vraiment pouvoir participer directement à une réforme concrète dans la tête et dans les membres, selon l’expression traditionnelle, de l’Église. On pourrait parler d’analyse gramscienne de la part de la FSSPX, si on ne retenait de Gramsci que l’évacuation de l’affrontement direct, remplacé par le combat culturel indirect, à l’extérieur de la « société politique ». D’où un combat FSSPX « culturel » mené (pour filer la métaphore, un peu tirée par les cheveux, de Gramsci) de l’extérieur de la « société canonique », mais sans vraiment y croire, tête et corps de l’Église étant trop atteints pour se « convertir ».

Mais, quoi qu’il en soit de la pertinacité des jugements de la FSSPX sur la pénétration du « modernisme » dans l’Église, et à supposer qu’ils soient vérifiés, il peut, il pourra arriver, un moment où la non-participation à la « société canonique » risque, risquera, de faire manquer une occasion propice.

Avec un P majuscule, celui de Providence.

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